{"id":361,"date":"2020-07-01T10:27:20","date_gmt":"2020-07-01T08:27:20","guid":{"rendered":"https:\/\/archive.daisybell.ch\/lire-ca-dechire\/?p=361"},"modified":"2020-07-21T10:24:19","modified_gmt":"2020-07-21T08:24:19","slug":"echappees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archive.daisybell.ch\/lire-ca-dechire\/echappees\/","title":{"rendered":"\u00c9chapp\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Il r\u00e9gnait toujours une certaine inqui\u00e9tude parmi les \u00e9tudiants, dis-je, parce qu\u2019ils se trouvaient, aussi longtemps qu\u2019ils \u00e9tudiaient, dans un espace vide entre leurs parents qu\u2019ils avaient quitt\u00e9s et le monde qu\u2019ils n\u2019avaient pas encore atteint, et parce qu\u2019ils \u00e9taient enclins \u00e0 se retourner vers leurs parents plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 envisager le monde devant eux. La catastrophe, bien souvent, se produisait tout \u00e0 coup, dans cet espace vide, au moment o\u00f9 ils croyaient comprendre qu\u2019ils ne pouvaient ni retourner chez leurs parents ni aller dans le monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Thomas Bernhard, <em>Perturbation<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mots d\u2019excuse n\u00b01<\/strong><\/p>\n<p>Pendant la premi\u00e8re heure de maths, j\u2019ai bu une bi\u00e8re. Pendant la deuxi\u00e8me, j\u2019ai bu une bi\u00e8re. Pendant les deux heures d\u2019\u00e9ducation physique, j\u2019ai bu plusieurs bi\u00e8res. Et \u00e0 aucun moment j\u2019ai regrett\u00e9 de ne pas \u00eatre en cours, j\u2019en n\u2019ai rien \u00e0 cirer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00c0 l\u2019horizontale<\/strong><\/p>\n<p>Je vais m\u2019allonger sur mon lit pour continuer la s\u00e9rie que je regardais hier. \u00c0 midi je vais \u00e0 la cuisine manger le repas que ma m\u00e8re m\u2019a pr\u00e9par\u00e9. Le ventre bien rempli, je retourne sur mon lit. Plus tard, je m\u2019installe devant le PC pour jouer. Le soir arrive\u00a0: ext\u00e9nu\u00e9, je me remets au lit et regarde quelques \u00e9pisodes de ma s\u00e9rie, avant de m\u2019endormir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Inapte<\/strong><\/p>\n<p>Je sors par la petite porte que le concierge des casernes m\u2019a indiqu\u00e9e au bout d\u2019un long couloir. Dehors m\u2019\u00e9blouit le soleil du matin. Le trottoir est d\u00e9sert, sur l\u2019avenue les voitures roulent \u00e0 vive allure en direction de la bretelle d\u2019autoroute. Recrutement termin\u00e9, le m\u00e9decin de l\u2019arm\u00e9e m\u2019a annonc\u00e9 que j\u2019\u00e9tais \u00ab\u00a0inapte\u00a0\u00bb, le mot clignote dans mon cerveau, mon corps se rel\u00e2che. J\u2019entreprends de marcher jusqu\u2019au centre-ville. La rue est en pente, les vitrines et passants inconnus. Je tra\u00eene, j\u2019ai tout le temps, cong\u00e9 pour la journ\u00e9e, je navigue entre l\u2019arm\u00e9e et l\u2019\u00e9cole, lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019une, lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019autre. J\u2019arrive \u00e0 l\u2019\u00e9cole peu avant midi, je m\u2019assieds sur un banc, bient\u00f4t la sonnerie, le gravier de la cour crisse sous les pas des camarades. Seul sur mon banc, je me sens loin d\u2019eux. Je leur annonce la nouvelle, nous mangeons ensemble \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria et, quand ils doivent retourner en cours, je m\u2019\u00e9clipse et reprends la route, comme un grand.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mots d\u2019excuse n\u00b02<\/strong><\/p>\n<p>Je n\u2019arrive pas \u00e0 tenir la cadence, j\u2019ai besoin de dormir le matin. O\u00f9 est le plaisir quand on ne peut jamais se l\u00e2cher parce qu\u2019il faut \u00eatre en forme le lendemain \u00e0 l\u2019\u00e9cole\u00a0? M\u00eame quand je n\u2019y suis pas, l\u2019\u00e9cole me colle \u00e0 la peau.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Je suis bien<\/strong><\/p>\n<p>Je me l\u00e8ve pour aller pisser en \u00e9coutant de la musique. Je pars manger mes Kellogg\u2019s pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Je me brosse les dents. Il n\u2019y a personne chez moi, je suis bien.<br \/>\nL\u2019apr\u00e8s-midi, je vais chez une pote et on regarde un film. Sa m\u00e8re nous ach\u00e8te des sushis et apr\u00e8s le film on va dormir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mots d\u2019excuse n\u00b03<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai eu envie de prolonger les vacances, de sortir de Gen\u00e8ve qui est si monotone, de voir le mont Fuji et de visiter une ville \u00e0 la pointe de la technologie. Merci de votre compr\u00e9hension.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Arana Hills<\/strong><\/p>\n<p>Seize heures d\u2019avion depuis l\u2019a\u00e9roport de Gen\u00e8ve, je suis \u00e0 l\u2019autre bout du monde, le jour est la nuit. D\u00e9j\u00e0 la famille qui m\u2019accueille me fatigue, j\u2019ai quitt\u00e9 mes parents pour trois mois, ce n\u2019est pas pour plonger dans le m\u00eame cirque ici. Heureusement, au garage, il y a un vieux v\u00e9lo. Quand je rentre de l\u2019\u00e9cole, une \u00e9cole de gar\u00e7ons o\u00f9 on m\u2019oblige \u00e0 porter un uniforme bleu et brun, j\u2019annonce \u00e0 la m\u00e8re que je pars faire un tour.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mots d\u2019excuse n\u00b04<\/strong><\/p>\n<p>Il fait trop froid dans la classe.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Je me d\u00e9tends<\/strong><\/p>\n<p>Quand mes camarades commencent avec le fran\u00e7ais, j\u2019arrive aux bains, quand ils ont maths, je suis au sauna, quand ils sont en cours de laboratoire qualit\u00e9, je me d\u00e9tends, et quand ils ont termin\u00e9 les cours, je rentre chez moi. Et quand ma m\u00e8re me demande comment s\u2019est pass\u00e9e ma journ\u00e9e, je r\u00e9ponds que c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s dur mais tr\u00e8s bien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Arana Hills<\/strong><\/p>\n<p>Les rues sont larges et d\u00e9sertes, pas trace d\u2019un cycliste, sur ma machine grin\u00e7ante je prends \u00e0 droite puis \u00e0 gauche et je rejoins l\u2019art\u00e8re qui m\u00e8ne au carrefour d\u2019Arana Hills. Le marquage sur l\u2019asphalte est jaune, les villas individuelles se succ\u00e8dent, bient\u00f4t les enseignes lumineuses juch\u00e9es sur de hautes perches annoncent le centre commercial. C\u2019est une b\u00e2tisse \u00e0 l\u2019allure de hangar, pos\u00e9e au milieu d\u2019un parking o\u00f9 les carrosseries brillent sous le soleil. Au magasin d\u2019alcool du centre commercial, interdiction d\u2019acheter tabac et alcool avant 21 ans, cela n\u2019emp\u00eache pas le vendeur de me fournir un paquet de cigarettes et une canette de bi\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mots d\u2019excuse n\u00b05<\/strong><\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e et habill\u00e9e, mais quand j\u2019ai vu l\u2019heure, je suis retourn\u00e9e me coucher, il \u00e9tait trois heures du matin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Arana Hills<\/strong><\/p>\n<p>Je sors du centre commercial, traverse le carrefour, m\u2019installe en bordure d\u2019un parc. En contrebas, des sportifs font des tours sur un anneau d\u2019athl\u00e9tisme. Je me couche sur l\u2019herbe et contemple le ciel qui para\u00eet ici plus vaste, plus profond. Je suis \u00e0 l\u2019autre bout du monde\u00a0: si je creuse un trou, ici dans le parc d\u2019Arana Hills, que je creuse encore et encore, je ressortirai de terre pr\u00e8s de chez moi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mots d\u2019excuse n\u00b06<\/strong><\/p>\n<p>Je ne me sentais pas de rester assis pendant dix heures, de recopier ce que le prof \u00e9crit au tableau et d\u2019interagir avec des gens que je pr\u00e9f\u00e9rerais \u00e9viter.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Arana Hills<\/strong><\/p>\n<p>Bi\u00e8re bue, cigarette consum\u00e9e, je me l\u00e8ve et enfourche le v\u00e9lo, je suis comme en suspension. De retour \u00e0 la maison, j\u2019\u00e9cris dans mon journal de voyage\u00a0: \u00ab\u00a0Ce matin \u00e0 la salle de gym, nous avons eu l\u2019assembl\u00e9e, comme ils l\u2019appellent, sorte de grande messe o\u00f9 tous les \u00e9l\u00e8ves sont pr\u00e9sents et attentifs. Les doyens et le directeur parlent chacun leur tour. Ce sont tous des fr\u00e8res catholiques en tunique blanche. Les \u00e9l\u00e8ves dans leur uniforme, silencieux, ont l\u2019air d\u2019\u00e9l\u00e8ves mod\u00e8les. Mais en r\u00e9alit\u00e9 ils ont peu de contacts entre eux et beaucoup sont seuls et ne parlent jamais en classe, comme s\u2019ils ne connaissaient personne. Et sit\u00f4t que la sonnerie retentit, ils se dispersent sans se saluer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mal partout<\/strong><\/p>\n<p>Je suis malade. Dans mon lit, j\u2019ai mal partout et je pense \u00e0 mes camarades qui font du badminton. Plus tard je me l\u00e8ve pour manger des tartines. Je devrais \u00eatre en cours de th\u00e9orie de l\u2019horlogerie. Je pense que je loupe des cours importants, mais je m\u2019en fiche. Et pendant le cours de mat\u00e9riaux, je profite de jouer aux jeux vid\u00e9o, parce que je n\u2019ai jamais assez de temps pour y jouer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mots d\u2019excuse n\u00b07<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019avais de la fi\u00e8vre, le genre de fi\u00e8vre qui arrive quand on n\u2019a pas fait son devoir, un devoir qu\u2019on aurait d\u00fb faire mais qui n\u2019est pas vraiment un devoir car il y avait du temps en cours pour le faire, un devoir chouette mais qui prend des heures, et moi je ne connais pas les heures sup\u2019 ni le cent pour cent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Parois de verre<\/strong><\/p>\n<p>Vous sortez de la classe du troisi\u00e8me \u00e9tage o\u00f9 vous avez pass\u00e9 une \u00e9preuve de physique. Vous descendez les escaliers et sortez de l\u2019\u00e9cole. Vous vous dirigez vers la voiture de votre ami. Avec lui vous prenez la route, il met de la musique, du rap fran\u00e7ais. Vous allez en direction de Rive, traversez la Jonction et Plainpalais. Vous tournez dans la ville \u00e0 la recherche d\u2019une place de parking, vous prenez le temps, vous finissez par trouver, dans un parking souterrain. \u00c0 pied, vous marchez dans les rues de Rive et vous perdez, vous finissez par retrouver votre chemin et arrivez en avance devant la porte tambour aux parois de verre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Il r\u00e9gnait toujours une certaine inqui\u00e9tude parmi les \u00e9tudiants, dis-je, parce qu\u2019ils se trouvaient, aussi longtemps qu\u2019ils \u00e9tudiaient, dans un espace vide entre leurs parents qu\u2019ils avaient quitt\u00e9s et le monde qu\u2019ils n\u2019avaient pas encore atteint, et parce qu\u2019ils \u00e9taient enclins \u00e0 se retourner vers leurs parents plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 envisager le monde devant eux. 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